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| Reda Nazah, 18-06-2007 |
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| Il allait signer son premier livre dans une librairie réputée pour ces fréquentes cérémonies. Une petite pièce au fond y est d’habitude aménagée avec une vingtaine de chaises, empruntées à une école privée, reconnue à son nom apposé publicitairement sur le dossier de chacune, disposées en rangées devant une table couverte d’une étoffe verte, et le tout entouré d’étagères de livres vraisemblablement scolaires pour leur couleur vives inhabituels aux livres d’adultes; cette pièce abrite tantôt des expositions de petits peintres se réfugiant dans l’abstrait, peut-être, faute de vrai talent plastique, tantôt des signatures d’œuvres d’écrivains essentiellement débutants, cherchant à se frayer un sentier en littérature, en connivence avec ce libraire qui marie profit et culture mais se voient obligés de recourir constamment aux novices, ceux déjà célèbres, ou une fois ainsi, s’y manifestaient rarement depuis. |
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| Il était heureux et comme assoiffé d’être connu ou reconnu d’autrui, et cette petite cérémonie allait justement être pour lui, un sacre dans un lieu qu’il avait toujours pris pour sanctuaire culturelle. Le livre qu’il allait signer et s’en faire, en retour, apposer la signature, comme un sceau, était un recueil de nouvelles, un livret bien relié et tout luisant, sentant l’odeur aimable des livres scolaires tout neufs, dont on humait joyeusement, étant élève, le pli intérieur, sur le comptoir du papetier avant même que leur prix ne soit payé. |
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| Mon téléphone sonna à minuit, c’était lui, je m’apprêtais à dormir. Il tenait à me rappeler le rendez-vous que je n’avais pourtant point oublié, non pas par vivacité de mémoire mais simplement parce qu’il ne cessait de me la rafraîchir, par des appels impromptus, comme celui-ci, qu’excusait l’amitié. Je lui demandai en plaisantant s’il tenait à me voir parmi les assistants ou bien l’inverse, à ce que, moi, je le voie, entourés par eux, applaudi, tout en signant son ouvrage avec cette nonchalance propre aux célébrités. |
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| Cette fois-ci il ne m’appela pas vainement, il voulait instamment qu’on se rencontre avant la signature :- Café le bouquiniste à 18h? insista-t-il précipitamment avant que son mobile ne soit à bout d’énergie.- Ok mon ami, j’y serai inchallah !Et il raccrocha tout joyeux. Je sentis un remord à lui avoir dit ce que j’ai dit, parce qu’à son ton de voix, il me parut froissé. |
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| Une semaine auparavant il m’avait donné le livre pour lecture. Je le lus en deux heures, d’un seul trait, point qu’il me tint en suspens, la première nouvelle étant suffisamment révélatrice de l’esprit des autres, mais pour que mon éventuelle critique soit étayée par des détails généralement peu nécessaire, comme ces traités de philosophie qui ne sont que broderie autour d’une maxime courte et riche de sens d’un lointain fou-sage. Lorsque je finis la dernière phrase une impression me vint à l’esprit… |
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| - L’auteur de ce livre ne devrait pas être en vie ! lui dis-je au Bouquiniste sirotant une tasse de café après une discussion formellement critique, une heure avant la signature.- Comment ça ? tu sens le plagiat ? répliqua-t-il.- C’est un plagiat oui, lui dis-je en souriant, mais pas au sens propre, psychique si tu veux ; c’est comme si tu avais pris les mémoires d’une personne qui se suiciderait le lendemain et tu les as publiés… j’éclatai de rire. Il se tut ! |
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| Il reconnut ma vraie position que la discussion d’il y a peu n’avait guère élucidée. |
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| Un lourd silence régnait, un rideau nous séparait à présent, très mince, mais il était là. Mon ami, craignant, sans doute, que je ne déduise un ébranlement de sa conviction en ce qu’il avait publié, me parla un peu subjectivement. |
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| - Je croyais que tu allais être le premier admirateur ; au moins un de nous deux qui rêvions de devenir écrivains, aurait franchi le cap…j’espérais que tu y sentirais le souffle d’un Nerval ou d’un Baudelaire qui nous transportaient tant !-Mais justement c’est cette idée qui me taraude chez toi – j’utilisai son vocable préféré, non par admiration du terme mais comme véhicule de ce que ses écrits justement m’inspiraient- ce Baudelaire et consorts qui te hantent matin et soir … |
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| C’était comme un breuvage amer qu’on lui avait, plutôt qu’il s’était, par une coupable inadvertance, administré à jeun, et dont l’âcreté lui avait endommagé non seulement les papilles gustatives, le privant ainsi d’un si cher sens, mais telle une vésicule biliaire qui se rompit au fond de lui, barbouilla son âme et son corps de telle manière qu’il ne sentait qu’amertume et ne voyait que glauque ! |
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| L’âme de Baudelaire était fêlée, il s’évertuait à fêler la sienne!Au Faust de Nerval il se besognait à s’identifier faisant abstraction de toute écart d’histoire ! |
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| Si Rimbaud se dessinait comme bateau ivre mon ami, lui, commençait à s’exténuer réellement dans une soûlerie encore timide mais dont la régularité commençait à m’inquiéter de plus en plus! |
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| Tout avait commencé par une adolescence d’âge superposée à une autre culturelle, littéraire, artistique, encore plus fougueuse, emportée à tout nier et à cohabiter avec les incertitudes les plus angoissantes, les érigeant à leur tour en vraies croyances, affectées au début et qui, petit à petit, commençaient à s’ancrer au tréfonds de l’âme jusqu’à faire surface sur le visage par une lividité à peine perceptible, qui rappellerait celle des récemment morts… des spirituellement morts ! |
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| - C’est un jugement de valeur que tu portes sur une œuvre d’art, ce n’est pas compatible !Je ne lui répondis pas, l’heure de la signature se faisait de plus en plus proche et il devait être à la librairie pour coordonner les derniers préparatifs et pour ne pas lui ôter l’orgueil ou au moins la sûreté en soi dont il aurait sûrement besoin dans pareil occasion. |
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| De beaux livres s’étalaient sur les tables de la librairie, sur les rayons, dans les vitrines qui, le matin, font entrer un grand jour dans tout cet espace meublé de cultures diverses, mais qui, à cette heure de la journée, ne savent que transmettre , le crépuscule du jour agonisant ou l’éclairage pâle des ampoules à néon qui paraît comme le teint exécrable que revêt la lumière aux yeux d’une personne en fièvre brûlante. Des gens étaient là en train de voir les livres. Attendaient-ils tous le début de la cérémonie de signature ? Vraisemblablement, car lorsque le libraire, le patron lui même, qui était personnellement là, annonça en langue française le début de la signature tout le monde se sentit concerné, mais chacun à sa manière! certains n’ayant pas prêté attention a ce qu’il disait mot par mot, prirent ses paroles pour une annonce de fermeture de la librairie et commencèrent à s’égrener un par un croyant les autres qui se dirigeaient vers le fond de la librairie comme prenant la voie d’une porte de derrière et Ceux d’entre eux qui, curieux de sortir par cette imaginaire porte, firent volte-face, se sont trouvés sans intention, présents dans un compartiment bien éclairé, prés de nous autres qui les y avions devancés depuis un instant pour assister délibérément à la signature annoncée! |
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| Le libraire voyant l’audience installée après l’agitation qui précède toute installation, commença à présenter l’écrivain, mon ami, et son livre avec des mots minutieusement recherchés. Mon ami l’écrivain une fois installé se mit à exposer un sommaire de son recueil, en survolant les théories modernes et postmodernes de son genre littéraire et qu’il maîtrisait d’ailleurs à merveille. |
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| Je parcourais de mon regard l’audience et mes yeux rencontrèrent ceux de son père, un sourire se dessinait sur ses lèvres, je lui souris en retour… |
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| Ah le père Addi qui, le premier de tous les habitants du quartier, ouvre quotidiennement la mosquée une heure avant la prière de l’aube, se prosterne devant Dieu d’une manière rien qu’à la voir est source de recueillement, puis s’accroupit égrenant son chapelet en invocations, jusqu’à ce que le muezzin annonce la prière. Comprenait-il ce que disait son fils aîné et ce qu’il insinuait ? Et même s’il avait compris qu’aurait-il fait pour raviver l’innéité de son fils qui, je le sais de notre longue amitié, commençait à avoir tout ce qui émanait de notre foi et culture sinon en aversion, du moins en trop, comme ces meubles hérités par Proust de sa tante Léonie et qu’il tenait encombrés dans une pièce en offrant chaque fois un, généreusement ou indifféremment, au premier qui le lui demande ( Mon ami aime à la folie que je le critique ainsi mais dés que je lui cite un verset coranique il se regimbe. ) |
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| La cérémonie continuait ; mon ami défendait sa parution. J’écoutais ce qui m’aurait enchanté une décennie auparavant, mais dont je m’étais éloigné au fur l’âge, la multiplicité des lectures, la relativité de tout ce qui est humain, la soif de l’absolu, et un naturel retour aux origines qui seules donnent un sens à tout, comme ces sources d’eau douce qu’on trouve jaillissantes en pleines mers et désaltèrent ces navigateurs à court d’eau, qui les reconnaissent par instinct dans ce désert paradoxalement aquatique. Lui, mon ami ne voulait point se dépasser même s’il en affirmait et la volonté et l’entreprise. Je lui répétais constamment une vérité simple: « tu n’as fait qu’ériger à la place des vrais prophètes, Baudelaire et ses amis, à la place de ta foi rassérénante leur spleen, avec toute la différence diamétrale entre ta vie et la leur ! » |
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| Je revins de mes réflexions. Une question me vint à l’esprit, je levai la main parce que son discours venait de finir et l’audience observait un silence que lui-même ne supporta pas, alors ma main lui parut comme une planche de salut : |
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| -J’avoue avoir apprécié, étant plus jeune, l’œuvre de Baudelaire ne serait-ce que sur le plan de la rhétorique, ma foi belle, dont il étale son fond ma foi laid, la question est la suivante : pourquoi vous, qui êtes à la recherche du beau, ne réhabiliteriez pas le vrai beau dans vos écrits, le beau simple, car à la limite c’est la manière dont vous l’exprimez qui est comme l’emprunte de votre âme littérairement créatrice, et qui fait la différence. D’autre part et ceci est une remarque d’ordre philosophique mais que, n’étant pas philosophe, j’exprimerais de manière brute: est-ce que les valeurs à l’égard desquelles vous ne cessez d’être sceptique ne risque pas de s’éloigner davantage de vous car de part leur transcendance elles n’approchent que celui qui y croit ? Si vous n’aimez pas comment croire en l’amour et l’exprimer en conséquence? |
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| -D’abord Baudelaire garde toujours son actualité voire sa modernité et poétique et artistique, puisque bien avant ses écrits littéraires, sa critique d’art était des plus…. |
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| L’écrivain enchaînait sur toute son érudition Baudelairienne, et je me suis rendu compte que ma question ne fut, à la fin, qu’un déclencheur supplémentaire pour qu’il étale davantage son savoir, mais aussi pour que quelque intervenant jusqu’à présent hésitant à intervenir le premier, trouve matière à discuter ; justement les intervenants se firent nombreux, comme à l’université, ces étudiants qui, dés que le premier d’entre eux franchit la porte de l’examen oral, les autres se mettent à se disputer le prochain tour. |
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| Le père de mon ami souriait toujours.20.30 sonna. N’étant pas motorisé et le trajet de mon ami, pas le mien, je sortis de la librairie plus tôt, les traits de mon visage vêtus d’un sourire dont j’ignorais l’origine.Je scrutai ma récente mémoire et me rendis compte que c’était comme une heureuse contagion du père Addi. |
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| Que signifiait son sourire persistant tout le long de la cérémonie. Etait-ce celui des saints dont le cœur perçoit l’imperceptible et sourient à la face de tous, leur clairvoyance leur ayant dévoilé leur vérité, leur faiblesse, voire leur fin heureuse? Me voyait-il d’un œil et son fils de l’autre, ce couple d’yeux interne par quoi ces saints regardent de manière juste, ce qu’on veut et ce que Dieu voudra ? Me contemplait-il sereinement vis-à-vis de son fils, comme deux frères dont l’un, moi, s’était uniquement réveillé plus tôt que l’autre ? Me voyait-il en train de gâcher tout, en raisonnant d’une matérialité saupoudrée timidement de spiritualité au pied de sa haute spiritualité taciturne? Je souriais toujours…Mais peut-être aussi, son sourire n’était-il que simple joie et honneur à voir son fils adulé par tant de monde, la foi étant présumée et point sujet à galvaudage, parce que… on nait et on meurt croyant. |
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